ÉLÉMENTS DE SYNTHÈSE : LA SOCIAL-DÉMOCRATIE ET SON RAPPORT À L’ÉTAT

par Benoît Lévesque
3 décembre 2010 Article publié dans: | Délibération publique

Le colloque sur le renouvellement de la social-démocratie se voulait un point de départ plutôt qu’un point d’arrivée. Un point de départ pour convaincre et mettre à l’ordre du jour la question politique, dans un sens non partisan, mais dans une direction progressiste et de gauche.

S’il y a une réaffirmation des valeurs exprimées par la tradition social-démocrate, il y a aussi l’affirmation d’un renouvellement nécessaire, ce qui représente le principal défi d’un tel chantier québécois, qui se doit d’être relié à des démarches comparables ailleurs dans le monde, d’où la présence d’un invité international à l’ouverture (Bernard Hamon, porte-parole du Parti Socialiste français) et de deux autres invités internationaux dans deux ateliers sur trois (Jean-Louis Laville, professeur au Conservatoire National des Arts et Métiers, Paris ; Jorge Leon, sociologue en Équateur) .

Comme point de départ, ce colloque international fut d’une grande richesse même si nous étions en amont d’un programmatique social-démocrate. C’est le cas du rapport à l’État pour la social-démocratie autour duquel on m’a demandé de proposer des éléments de synthèse . Le fait de parler de renouvellement de la social-démocratie nous permet en même temps d’identifier les faiblesses pour ne pas dire les dérives de la social-démocratie au cours des dernières décennies. Toutefois, l’objectif premier est celui des pistes pour un renouvellement.

De l’État stratège à la social-démocratie

Il y a deux ans quelques-uns d’entre nous avons commencé à réfléchir sur la social-démocratie, à la suite entre autres de recherches sur un « État stratège ouvert à la participation citoyenne » réalisées dans le cadre de l’Observatoire de l’administration publique de l’ÉNAP. Ces recherches montraient entre autres la nécessité d’avoir un État capable de vision, d’anticipation, d’inspiration et aussi capable d’accompagnement pour une société où les citoyens, loin d’être amorphes, apparaissent de plus en plus actifs et préoccupés à la fois de questions économiques (exploitation de ressources fossiles) et de questions sociales (les services publics) relevant de l’intérêt général. De plus, l’État québécois tel que dirigé par Jean Charest était alors devenu (et continue de l’être) un État pompier et myope, un État en panique plutôt qu’un État visionnaire.

Certains collègues (dont Alain Noël, co-auteur d’un ouvrage important sur la gauche et la droite) nous ont alors dit qu’un « État stratège ouvert à la participation citoyenne », c’était un État social-démocrate. Sans doute, si l’on considère que la social-démocratie soulève au moins deux grandes questions interdépendantes, mais qui n’ont jamais été résolues de manière complètement satisfaisante, soit celle de la démocratie et celle de la question sociale, qui toutes deux posent le rapport à l’État et le rapport à l’économie. La démocratie est à la fois un moyen et une fin pour vivre ensemble alors que la question sociale est en fait une question économique non résolue et dont la résolution ne peut être purement économique, une question dont la réponse passe nécessairement par la démocratie (le politique) pour un encastrement social.

De l’État comme domination à l’État protecteur

D’un point de vue historique, l’arrimage de la démocratie et de la question sociale n’a été réalisé de la manière la plus avancée et à l’échelle la plus large que par la social-démocratie ou encore par le socialisme démocratique. Pour y arriver, la social-démocratie a fait de l’État un instrument indispensable pour la redistribution de la richesse, pour la protection sociale, pour la régulation et plus largement encore comme lieu de solution des conflits et d’élaboration des compromis . Ce rapport à l’État exige d’être ré-examiné à la lumière de la pensée politique et de l’histoire du socialisme.

Dans la pensée politique, l’État est marqué par une ambivalence puisqu’il a été présenté tantôt comme une sorte Léviathan (ce montre des profondeurs dont parlait la Bible), tantôt comme protecteur.

- D’une part, pour des auteurs comme Hobbes, l’État résulte d’un contrat social entre des citoyens soit disant rationnels qui s’en remettent à un pouvoir absolu, une sorte de Léviathan, pour éviter la guerre et pour protéger la propriété privée et assurer la sécurité des personnes. Beaucoup plus tard, Max Weber définira néanmoins l’État comme lieu d’exercice du « monopole de la violence légitime ». En somme, l’État apparaît ainsi comme expression d’une domination rationnelle (comme d’ailleurs chez Marx où il est au service de la classe dominante alors que les néomarxistes le verront comme expression d’un rapport de classes). Dans cette perspective, faut-il se surprendre que l’État puisse être parfois détourné au profit d’intérêts individuels ?

- D’autre part, plus récemment, Polanyi laissera bien voir comment les citoyens dépouillés par une économie désencastrée du social tentent à la fois de s’associer à l’échelle de la société civile (création d’associations volontaires, de secours mutuels et d’organisations coopératives) et de faire appel à l’État pour les protéger par la reconnaissance de droits sociaux, selon une trajectoire qui donnera ainsi naissance à l’État social, puis à l’État providence, dans le cadre d’une grande transformation.

Si l’on revient sur le terrain de la pratique politique, la gauche a eu tendance à privilégier l’État, le pouvoir de l’État, pour réaliser une société plus égalitaire. À la différence du communisme qui proposait de s’emparer de l’État par la violence pour ensuite imposer une dictature du prolétariat, et au néolibéralisme qui soumet toutes les sphères de la société à la dictature du marché, la social-démocratie pour sa part accepte la démocratie représentative de même que l’État de droit pour mettre en place une société plus égalitaire et plus respectueuse de la liberté individuelle et collective. À la voie parlementaire, s’ajoutera la recherche de compromis entre les syndicats et le patronat pour un partage des gains de productivité à travers des arrangements institutionnels dont la négociation collective et des services publics collectifs. La voie social-démocratie a permis des sociétés plus égalitaires et des populations mieux éduquées et en meilleure santé, comme on a pu le constater dans la plupart des pays occidentaux (au moins pour les trente glorieuses qui furent également une période de développement économique beaucoup plus équilibré qu’auparavant).

Un rapport à l’État qui doit être ré-examiné

D’un point de vue historique, l’arrimage de la démocratie et de la question sociale n’a été réalisé de manière la plus avancée et à l’échelle la plus large que par la social-démocratie ou encore par le socialisme démocratique pendant la période de l’après-guerre. La crise économique et sociale des années 1970 a interrompu la marche du progrès social et ouvert l’espace des « trente douloureuses » (1980-2010) sous l’emprise de l’approche néolibérale (comme l’a indiqué Benoît Hamon, dans l’atelier d’ouverture). Il nous faut donc reconnaître que la social-démocratie a besoin d’un renouvellement en profondeur comme le montre la triple crise qu’elle traverse aujourd’hui, soit une crise électorale (son recul en Europe, notamment), une crise du projet (perte de base matérielle pour son projet de redistribution et de progrès social) et une crise d’identité (suite à l’expérience de la troisième voie de Tony Blair, la social-démocratie est souvent perçue comme un parti comme les autres).

Que la social-démocratie soit en crise n’est pas nouveau si l’on considère son histoire sur un siècle et demi. Toutefois, les crises passées de la social-démocratie n’ont été traversées positivement qu’à la suite de plusieurs redéfinitions voire de refondations. Dans cette perspective, certaines interventions et commentaires permettent d’identifier quelques thématiques de la social-démocratie concernant le rapport à l’État qui devraient être ré-axeminées, telles la capacité de l’État social-démocrate a exprimé l’intérêt général, l’État-providence comme la forme idéale de l’État social, le rapport de l’État à la société civile de même qu’à l’économie et au non marchand.

Le rapport de l’État à l’intérêt général

Pour la social-démocratie telle qu’elle s’est imposée au cours des trente glorieuses, l’État (et de son administration publique) a la capacité de définir seul l’intérêt général. Cette capacité semble devenue problématique dans les dernières décennies non seulement quand les représentants de l’État s’engagent dans la globalisation de l’économie en signant des ententes touchant le long terme sans aucune consultation des citoyens (comme cela a été discuté dans l’atelier présidé par Diane G. Tremblay, à partir notamment de l’intervention de Christian Deblock) mais aussi quand ils mettent de l’avant une dérèglementation tous azimuts ouvrant la voie à la financiarisation de l’économie.

Cette capacité de l’État de définir seul l’intérêt général est également mise à l’épreuve par des sociétés nationales de plus en plus diversifiées, pluralistes et fragmentées. La somme des intérêts collectifs comme la somme des intérêts individuels ne permettent pas de constituer l’intérêt général par simple agrégation. Dans cette perspective, il ne suffit pas de renforcer l’État comme tel mais il faut aussi que ce dernier accepte d’entretenir un autre rapport à la société civile, de favoriser une démocratie élargie permettant le dialogue entre les intérêts collectifs et éventuellement la mise en place d’arrangements institutionnels conséquents. À terme, les décisions pourraient être plus éclairées, appropriées avec plus de conviction et mises en œuvre avec plus de ressources. À y regarder de plus près, ne peut-on pas découvrir des expérimentations et des innovations politiques (voir la démarche de la loi anti-pauvreté exposée par Vivian Labrie) qui pourraient nous inspirer dans la manière de traduire les demandes sociales en politiques publiques ? La capacité de l’État à définir l’intérêt général suppose alors de mettre à contribution les acteurs de la société civile, à travers divers mécanismes qui ne limitent pas la compétence de l’État puisque ces derniers ne sont légitimes qu’à la suite de son accord. L’État définit le cadre permettant par exemple la co-constrution ou la co-élaboration de politiques publiques avec des organisations de la société civile en élargissant la concertation à toutes les innovations politiques .

L’État-providence, la forme idéale de l’État social ?

Même s’il a permis des avancées impensables jusque-là, l’État-providence comme forme idéale de l’État social a été questionné par certaines interventions notamment dans l’atelier présidé par Louis Côté et celui présidé par Yves Vaillancourt. Outre la question de la participation des usagers que le providentialisme limite au profit d’une définition des programmes par la bureaucratie étatique, l’État-providence repose sur une séparation trop étanche entre l’économique et le social. D’un côté, l’entreprise à dominante capitaliste produit la richesse ; de l’autre, l’État-providence la redistribue aux citoyens pour des services sociaux ou pour la protection sociale. Cette vision de l’État-providence laisse supposer que le social n’est qu’une dépense, jamais un investissement pouvant produire de la richesse. Elle laisse supposer aussi que l’entreprise privée ne profite pas des investissements sociaux et qu’elle ne reçoit pas elle-même des fonds publics (en ce sens, on pourrait dire qu’il existe aussi une providence pour les entreprises, non seulement celles qui sont en difficulté, mais aussi celles qui veulent se développer).

Sous cet angle, l’État-providence joue un rôle de correcteur de l’économie de marché, un rôle défensif dans la mesure où il intervient sur les conséquences et non sur les causes. Mais cet État-providence n’a pas survécu sans changement substantiel à la crise économique des années 1980. Le ralentissement de la croissance a déséquilibré les finances publiques. Dès lors, les gouvernements n’ont pas trouvé d’autres moyens pour satisfaire leurs besoins financiers que d’encourager la croissance à n’importe quel prix en favorisant la financiarisation de l’économie, en subordonnant leurs décisions aux agences de notation, en se tournant vers les grands financiers et les banquiers pour des décisions soit-disant d’intérêt général (voir les conseillers économiques de Barak Obama et les conseillers occultes de Jean Charest pour une stratégie de développement des ressources du sous-sol québécois). De plus, même si ce sont des dirigeants progressistes qui se retrouvent au pouvoir, ils deviennent rapidement prisonniers du paradigme néolibéral, en raison entre autres de la très grande mobilité du capital et de la très forte dépendance de l’État social à l’égard de l’économie de marché. Il faut aussi ajouter qu’avec la globalisation de l’économie les gouvernements se retrouve avec des problèmes inédits de régulation et de coordinations des activités économiques.

En somme, le renouvellement de la social-démocratie exige un État anticipateur, capable d’agir sur les causes et pas seulement sur les conséquences. Ainsi, une vision élargie de l’économie doit émerger, l’économie doit être harnachée, la réduction des inégalités et de l’exclusion ne doit pas être assurée seulement par la redistribution, mais aussi par une répartition plus équitable des revenus et des salaires. Les économistes plaident pour la relance de la consommation, mais comment peuvent-ils en même temps proposer avec grande conviction des baisses des salaires pour la majorité des travailleurs ?

Le rapport de l’État à la société civile

La question du rapport entre État et la société civile dans la perspective de la social-démocratie a été soulevée entre autres par Jean-Louis Laville et Joseph Yvon Thériault. Le sociologue et économiste français a rappelé qu’historiquement la solidarité démocratique à la base de la social-démocratie et du socialisme s’est exprimée sous deux formes : une forme reposant sur les droits qu’assure l’État, notamment l’État social, et une forme volontaire basée sur la réciprocité et sur le principe de la commune humanité, voire de la commune compétence (Bruno Frère).

Si la social-démocratie a surtout misé sur la solidarité démocratique reposant sur l’État, une social-démocratie étatique renouvelée se devrait d’arrimer cette dernière à la solidarité démocratique reposant sur l’association volontaire et la coopération. En arrimant ainsi la démocratie représentative et la démocratie participative (comme Michel Doré l’a expliqué dans sa synthèse), on peut faire l’hypothèse d’un renforcement du pouvoir de l’État non par une surdose de contraintes, mais par une légitimité nouvelle que lui donne la société civile. Dans ce chassé-croisé, la reconnaissance de la société civile doit s’accompagner d’un soutien étatique aux activités citoyennes et de pratiques relevant de la co-construction ou co-élaboration de politiques publiques dans les domaines la concernant.

Par ailleurs, Joseph Yvon Thériault soulève tout de même deux inquiétudes légitimes : l’une concernant la faible capacité d’une société civile fragmentée à agir dans le sens de l’intérêt général ; l’autre questionnant la trop grande importance accordée à la société civile qui aurait contribué à un affaiblissement de l’État et de la confiance accordée aux élus. L’affaiblissement des institutions démocratiques peut résulter également d’un populisme où le chef de l’État cherche en priorité l’accord des foules au mépris des institutions démocratiques comme l’a expliqué Jorge Leon pour l’Équateur. On peut aussi ajouter que l’affaiblissement de l’État va de pair avec le tout au marché du néolibéralisme, ce qui favorise le populisme et libère l’espace pour les mafias. En conséquence, le sociologue québécois nous invite à renforcer l’État plutôt que la société civile, la démocratie représentative plutôt que la démocratie participative.

Sans chercher à réconcilier trop facilement cette analyse proposant le renforcement de l’État avec celle de Jean-Louis Laville sur le potentiel de démocratisation que peut apporter la société civile, on peut se demander si l’on n’est pas devant deux défis différents mais qui sont par ailleurs complémentaires :

- soit celui d’une nécessaire revitalisation de la démocratie représentative et de ses institutions (et donc d’une revalorisation de l’État et des représentants élus, ce que souhaite Joseph Yvon Thériault) ;

- soit celui d’un investissement dans des espaces publics permettant le dialogue et des échanges plus nourris entre les micro-espaces publics, associations et coopératives locales, réseaux et fédération (ce que souhaite Jean-Louis Laville et les promoteurs d’une économie solidaire). Par la suite, le dynamisme des diverses organisations relevant de la société civile permettrait le renforcement de l’action politique capable de traduire les demandes sociales en politiques et en programmes, donnant ainsi lieu à des innovations sociales et institutionnelles. Ce faisant, la société civile pourrait jouer un rôle plus proactif que réactif, à la différence de contre-démocratie, bien problématisée par Pierre Rosanvallon .

Le rapport de l’État à l’économie : une nécessaire économie plurielle

Sous un autre registre, l’atelier présidé par Diane G. Tremblay, où il faut question entre autres de mondialisation, de libre-échange (Christian Deblock), de développement durable (Martine Ouellet, député PQ), de fonds de travailleurs (Mario Tremblay, Fonds de solidarité) et d’entreprises familiales (ces dernières peuvent avoir un esprit voire une âme en raison de leur enracinement dans la communauté), laisse entrevoir qu’une social-démocratie renouvelée se devrait de promouvoir une économie plurielle inscrite dans une perspective de développement durable.

L’économie plurielle est à première vue celle d’entreprises et d’organisations reposant sur une diversité de formes de propriété, telles l’entreprise privée, l’entreprise publique et l’entreprise d’économie sociale (coopératives, mutuelles, associations et fondations). L’économie sociale dans les services publics est souvent définie par certains comme une sous-traitance de l’État qui se départit de ses responsabilités, mais elle est plutôt une innovation émergeant de l’implication citoyenne Plus profondément, une économie plurielle serait aussi celle qui refuse le réductionnisme que suggère l’idéologie néolibérale et plus largement l’approche néoclassique dominante en dépit des réaménagements à la marge. Comme l’a montré Jean-Louis Laville, cette approche dominante réduit la production de richesse à l’activité marchande et cette dernière à l’entreprise capitaliste, notamment la très grande entreprise.

Ce réductionnisme économique ignore également la pluralité des logiques économiques que sont non seulement la logique marchande, mais aussi la logique de la redistribution que réalise principalement l’État et la logique de la réciprocité à travers les associations et la production domestique. Chacune de ces logiques mobilisent des ressources différentes que sont les ressources marchandes (le marché), les ressources non marchandes (la redistribution étatique) et les ressources non marchandes et non monétaires (le bénévolat, par exemple). Or la pluralité des logiques économiques est également présente (mais non reconnue) dans l’entreprise privée qui bénéficie des investissements de l’État pour la recherche-développement et qui reçoit des subventions et des avantages fiscaux, sans oublier l’engagement de nombreux acteurs sociaux pour soutenir le développement économique. Cette pluralité de logique est aussi présente dans le secteur public où l’on retrouve des organisations non marchandes principalement dans la santé et l’éducation mais aussi des entreprises marchandes comme c’est le cas d’Hydro-Québec. Enfin, cette pluralité de logiques et de ressources est non seulement présente dans l’économie sociale et l’économie solidaire, mais elle est reconnue tant pour la répartition des surplus et des avantages que pour la participation aux décisions. La démocratie économique apparaît ainsi indispensable pour la pleine reconnaissance de ce pluralisme puisqu’elle permet la délibération entre les parties prenantes conformément à des valeurs partagées et à des règles acceptées collectivement et reconnues par l’État (autorégulation et régulation se confortant).

Si l’on comprend bien qu’une social-démocratie se devrait de favoriser l’économie plurielle, on voit également comment le néolibéralisme tend non seulement à occulter cette diversité des formes de propriété et des logiques économiques mais aussi à imposer un modèle, celui d’une économie purement marchande ; la grande entreprise apparaît comme forme idéale mais échappe presque totalement au contrôle de l’État et des collectivités. Le réductionnisme économique mis de l’avant par le néolibéralisme se manifeste sans doute dans la privatisation des entreprises publiques, mais aussi par une privatisation intérieure de ces dernières comme c’est le cas lorsque les dirigeants d’entreprise publique adoptent des orientations et des modes de gestion propres à l’entreprise capitaliste (ce que Benoît Hamon a identifié comme une menace plus pernicieuse que la privatisation comme telle). Il existe aussi une forme de marchandisation plus ou moins explicite des services collectifs quand l’État tente d’imposer à l’économie sociale un financement sous la forme de vouchers pour créer un quasi-marché et mettre ainsi en concurrence les associations et les coopératives entre elles et même avec les entreprises privées afin que s’installe une régulation purement marchande dans un domaine comme celui des biens publics, où la théorie économique y décèle l’échec des marchés. Dans cette perspective, un environnement favorisant l’anonymat de l’univers marchand favorise un comportement égoïste, centré sur la recherche exclusive de la satisfaction individuelle, plutôt qu’altruiste et coopératif comme cela se doit dans les services relevant de l’intérêt général (Bowles).

Enfin, le développement durable qui fait de l’économie un moyen, du développement social et des individus une finalité et de l’écologie une condition incontournable, invite la social-démocratie à favoriser une économie plurielle et à soustraire les biens publics (comme pour les services à la petite enfance) et les commons (comme l’eau, le vent et les sous-sols) à la marchandisation en les confiant aux communautés et aux premiers concernés. Plus largement encore, la version forte du développement durable nous invite à mettre en place un autre modèle de développement qui suppose une transformation du mode de production et du mode de consommation, à travers une démocratisation de l’économie non seulement par l’économie sociale et solidaire mais aussi par la participation des parties prenantes dans le secteur public et dans les entreprises privées (ce qui suppose une reconfiguration des entreprises).

La social-démocratie renouvelé : un réformisme radical, à défaut d’une révolution ?

La croissance des inégalités sociales, l’urgence écologique, les fortes aspirations pour une vie meilleure nous invitent à réaliser une révolution de notre mode de produire, de consommer et de vivre. Mais une telle transformation en profondeur bien que nécessaire ne saurait se réaliser d’un coup, si nous voulons respecter les principes de la démocratie. Il nous faut au préalable convaincre les citoyens et réaliser dès maintenant des réformes radicales aussi bien au niveau local et national qu’au niveau mondial comme le proposent à leur façon les altermondialistes.

Par conséquent, nous ne pouvons simplement réaffirmer la social-démocratie telle qu’elle a existé au cours des trente glorieuses (1945-1975). La réalité n’est plus la même : la base sociale n’est plus donnée principalement par une classe ouvrière à dominante manufacturière, la société s’est diversifiée voire fragmentée, les pouvoirs économiques et financiers ne veulent plus négocier des compromis, l’économie n’est plus la même et les État-Nations ne contrôlent plus tous les leviers qui étaient les leurs.

Pour la gauche, il existe désormais une contrainte à l’innovation sociale et politique alors que tout est à refaire et à repenser. Déjà d’autres chantiers travaillent à ce même projet. Un réseautage avec d’autres initiatives comparables au nôtre en Europe et en Amérique latine stimulerait la réflexion. Si le local est le lieu de très nombreuses initiatives de la société civile, l’importance du global ne diminue pas pour autant. Alors, quelle place faut-il accorder à la société québécoise pour une social-démocratie renouvelée ?

La social-démocratie et la question nationale au Québec

La question nationale n’était pas le point de départ de notre colloque, mais la question du renouvellement de la la social-démocratie a été posée à partir de la société québécoise. Plusieurs intervenants ont indiqué qu’aucun parti politique explicitement social-démocrate n’a pris le pouvoir au Québec ; néanmoins des mesures sociales-démocrates ont été imposées sous la pression de la société civile comme si le Québec avait été, au cours des dernières décennies, une société civile sociale-démocrate ou encore société inscrite dans un « socialisme civil », selon l’expression de Bruno Thérêt.

Yves Vaillancourt dans l’atelier qu’il dirigeait a suggéré que la social-démocratie au Québec avait connu deux rendez-vous manqués : l’un à cause d’une droite religieuse dans les années 1930 ; l’autre, à cause d’une gauche extrémiste, dans les années 1970. Cependant, le constat qui semble s’imposer, a-t-il admis, c’est que les partis sociaux-démocrates ont échoué à s’implanter au Québec, principalement par leur incapacité à prendre en considération la question nationale.

Au XXIe siècle, le rapport de la social-démocratie à la question nationale semble se poser en des termes différents. Le pouvoir de l’État-Nation est en partie réduit par les ententes internationales (supra-nationales) et en partie par des décentralisations au niveau infra-national. Toutefois, la mondialisation ne fait pas disparaître les échelons nationaux et locaux. Alors que Christian Deblock a bien expliqué pourquoi il fallait s’investir dans une veille concernant les ententes internationales, Sylvie Tardif, conseillère municipale à Trois-Rivières, a bien montré comment la scène municipale permettait de proposer et de faire adopter des mesures de dynamisation du local comme par exemple la lutte contre la pauvreté. Il existe désormais une pluralité de périmètres de solidarité susceptibles de définir des intérêts collectifs voire généraux, mais le défi demeure leur harmonisation.

Même s’il faut prendre en considération aussi bien la mondialisation que le national et le local, la question de l’échelon le plus pertinent pour entreprendre une démarche inspirée par la social-démocratie se pose. Il faut bien commencer à quelque part. L’expérience québécoise au sein de l’ensemble canadien nous indique que la société québécoise est actuellement le lieu par excellence pour mettre de l’avant des mesures sociales-démocrates, ce qui ne doit pas nous conduire à se désintéresser de ce qui se passe à l’échelle canadienne (ce que Pierre Paquette, député du Bloc à Ottawa, a bien expliqué) comme d’ailleurs à l’échelle du monde (Christian Deblock en a fait la démonstration à partir des ententes de libre-échange). On peut d’ailleurs se demander si l’importance croissante de la mondialisation ne représente pas une raison supplémentaire pour le Québec d’opter pour une social-démocratie orientée vers la souveraineté, ce qui lui assurerait une présence dans les forums internationaux où de plus en plus de décisions le concernant sont prises.

Un momentum pour la social-démocratie : la fin d’un cycle défavorable ?

Si l’on se fie au climat qui se dégageait de ce colloque sur le renouvellement de la social-démocratie qui réunissait environ 170 participants, on peut en conclure qu’il existe une momentum en faveur d’une démarche comme la nôtre. En retard de trente ans avec ce qu’on a pu observer ailleurs dans le monde et à un moment où la crise financière et économique actuelle la rend de moins en moins crédible, la droite néolibérale semble bien avoir fait son temps, en dépit des investissements occultes qui y sont consacrés par des grandes entreprises et de grandes fortunes d’ici.

Dans cette perspective, nous serions à la fin d’un cycle. C’est ce que Joseph Yvon Thériault a exposé très clairement à partir de l’hypothèse d’une alternance historique entre un cycle misant sur l’individualisme et le bonheur privé et un cycle misant sur le collectif et l’intérêt général ou mieux le bien commun. Le cycle du laisser faire du début du XXe siècle a cédé la place, suite à la mobilisation du mouvement ouvrier, au cycle des trente glorieuses (1945-1975) misant sur le collectif et l’État à travers notamment l’inspiration social-démocratie. Puis, le rejet de l’autoritarisme d’usine par les travailleurs et la critique du providentialisme et enfin la crise économique ont entrainé le cycle des années 1980-2010, douloureuses surtout pour les plus défavorisés, misant sur l’individualisme, la liberté négative et le marché conformément à la vulgate néolibérale. La notion de cycle existe aussi en économie comme l’a mis en lumière Schumpeter pour des cycles d’expansion et de récession et Kondratieff qui a donné son nom à des cycles économiques d’environ 30 ans. À s’en tenant trop exclusivement à l’économie, les économises ont tendance à oublier que l’évolution de l’économie comme de la société est le fait de choix politiques bien circonscrits dans une trajectoire historique. Autrement dit, si la notion de cycle est intéressante, au moins après coup, il faut éviter de l’employer comme un mécanisme se déployant de manière inexorable comme une loi naturelle.

D’un point de vue sociologique, on peut avancer l’idée d’une sorte de paradigme sociétal ou vision sociétale qui s’impose à un moment donné à l’ensemble de la société, à la fois pour identifier les questions importantes et pour proposer des réponses à ces questions. Par exemple, le paradigme sociétal d’une économie administrée et d’une gouvernance hiérarchique qui était celui des trente glorieuses fut remis en question d’abord par la gauche et les nouveaux mouvements sociaux de l’époque, et ensuite par la droite. Il faut revenir à ce que les sociologues ont écrit sur cette période. Il apparaît ainsi que ces mouvements ont été les premiers à remettre en question ce qu’on a appelé le fordisme et le providentialisme parce qu’ils entrainaient tous les deux l’exclusion des travailleurs dans la production et des citoyens dans les services publics plutôt que la participation démocratique. Ces mouvements en connivence avec la contre-culture ont donné lieu à une première vague d’initiatives de la part de la société civile dans les années 1960 et 1970 mettant de l’avant l’autogestion et des alternatives dans les services collectifs. Plus préoccupés par l’épuisement des gains de productivité, les pouvoirs économiques et financiers ont par la suite également remis en question les arrangements institutionnels et les politiques keynésiennes pour proposer des politiques favorables à l’ouverture des marchés, ce qui a entraîné à la fois une délocalisation d’une partie de la production et un affaiblissement du pouvoir des syndicats. Cette situation pose maintenant aux divers États nationaux des problèmes inédits de coordination de l’activité économique, à défaut de règles communes au moins dans les grandes régions du monde, comme l’a très bien montré Benoît Hamon pour l’Union Européenne.

Sous cet angle, le néolibéralisme n’a-t-il pas joué un rôle historique significatif en favorisant la destruction des arrangements institutionnels fordistes et providentialistes que remettaient en question aussi bien une partie de la gauche qu’une partie de la droite pour des raisons différentes. Actuellement, la montée des inégalités sociales et la multiplication des crises dont la crise actuelle ne laissent-t-elles pas voir que le néolibéralisme n’a pas la capacité de proposer un autre monde qui irait dans le sens d’une bonne vie, d’une vie meilleure pour la majorité et d’un développement soutenable. Enfin, le retour à un nouveau cycle misant sur le collectif et l’État ne saurait être un simple retour au passé antérieur aux années 1980 puisque l’égalité se révèle davantage en complémentarité avec la liberté positive et que le retour de l’État se doit désormais d’être complété par la redécouverte de la société civile et la participation citoyenne.

Que retenir sinon que nous ne pouvons nous contenter d’attendre le retournement du cycle qu’a représenté le paradigme néolibéral. Lorsqu’un cycle ou un paradigme s’épuise, c’est aussi parce qu’un autre paradigme tend à émerger d’abord timidement puis de plus en plus visiblement à partir d’expérimentations et d’innovations qui apparaissent exemplaires. Dans cette perspective, l’idée d’un chantier misant à la fois sur la réflexion et la recherche de même que sur les innovations et les expérimentations sociales et politiques s’impose. D’autres démarches que la nôtre, telle celle de l’Alliance sociale mentionnée par Claudette Carbonneau, présidente de la CSN, vont également dans la même direction mais à partir de préoccupations plus immédiates.

Si mon retour réflexif sur le colloque n’est pas trop éloigné des présentations et des débats qui y ont eu lieu, il faut reconnaître que nous sommes au point de départ d’une réflexion qui devrait accorder plus de place à la programmatique d’une social-démocratie renouvelée. Certains comme Jean-François Lisée ont déjà avancé des propositions audacieuses dans cette direction avec son ouvrage sur une gauche efficace. Dans le cadre de notre colloque, Françoise David est sans doute celle qui s’est engagée le plus sur le terrain d’une programmatique. Cela s’explique en bonne partie parce qu’elle s’appuie surtout sur la réflexion réalisée sur plusieurs années dans le cadre de Québec solidaire. En dépit d’une grande proximité avec la social-démocratie (même s’il y a une hésitation légitime de sa part à employer le terme), la programmatique proposée par elle nous semble être en partie inspirée par la social-démocratie traditionnelle, notamment la place accordée aux nationalisations. Cela dit, il faut admettre que le débat sur les nationalisations a été ouvert à l’occasion de la dernière crise économique avec des nationalisations dites temporaires d’institutions financières et même d’entreprises manufacturières, notamment dans le domaine de l’automobile, sans oublier la constitution de fonds souverains. De plus, un meilleur contrôle des commons et même la nationalisation de certains d’entre eux comme les ressources du sous-sol ne doivent pas être exclus a priori du débat.

Enfin, Gérald Larose comme dernier intervenant dans l’atelier de clôture a indiqué que les organisateurs du colloque soumettraient bientôt à la discussion un suivi prévoyant une organisation du travail et une mobilisation des personnes et ressources susceptibles de faire avancer une réflexion bien amorcée. Comme pour le colloque, les personnes invitées à se joindre à cette démarche engagée mais non partisane sont celles provenant de la politique, de la société civile et de la recherche.




Présentation de la coalition

NOUVEAU : Pour vous inscrire et recevoir tous les nouveaux numéros de la veille sur la social-démocratie dès sa sortie, merci d’écrire à l’adresse suivante  :

listproc@uqam.ca

Vous écrivez dans le corps du texte seulement ET en une seule ligne :

subscribe veillesd prénom nom

************************

La réflexion sur le renouvellement de la social-démocratie sera portée dans le cadre d’une aventure intellectuelle originale. Un consortium de recherche va se concerter pour conduire durant toute l’année des travaux qui prendront en charge l’un ou l’autre des grands questionnement soulevés par le texte de référence lancé par Benoît Lévesque, Michel Doré, Marilyse Lapierre et Yves Vaillancourt. Co-responsables, sous la coordination de l’Institut de recherche en économie contemporaine (Robert Laplante), de la mise en œuvre d’une programmation de travail qui fera une large place aux échanges et aux débats entre chercheurs et acteurs de la société civile, les membres et participants de ce consortium de recherche seront appelés à faire paraître sur le site Internet des textes faisant état de l’avancement de la réflexion. Divers événements vont ponctuer le parcours qui devrait déboucher sur un grand rendez-vous public à l’automne 2010. Le consortium est formé des membres suivants : le CÉRIUM (Pascale Dufour), la Chaire du Canada Mondialisation, citoyenneté et démocratie (Joseph-Yvon Thériault, titulaire), l’Observatoire de l’Administration publique ( Louis Côté, directeur), les Éditions Vie Économique (Gilles Bourque, coordonnateur) et de deux équipes de partenaires, dont l’une réunie autour de Denise Proulx, de GaïaPresse, et Lucie Sauvé, de la Chaire de recherche du Canada en éducation relative en environnement, et l’autre rassemblée autour de Christian Jetté de l’Université de Montréal et Lucie Dumais de l’UQAM.

 


Agenda

 

Editorial

L’importance, pour ne pas dire l’urgence d’organiser la réflexion collective sur l’état de notre démocratie et l’avenir de notre société devrait nous interpeller puissamment. Il se présente en effet des moments qu’il faut saisir dans l’histoire des peuples quand les vieux modèles, épuisés, atteignent leurs limites et conduisent à de nouvelles impasses. Le Québec est rendu à l’un de ses moments.



 



 

        Admin | Suivre la vie du site RSS 2.0